Roman

L'écrivain stupide, le peintre stupide,
est toujours en quête de motifs
alors qu'il se suffit à lui-même,
n'a besoin que de se conformer à sa propre vie.

Thomas Bernhard

Je ne reconnais comme valable
que les opinions qui laissent des traces.

René Pons

Le néant, c'est l'univers sans moi.
André Suarès

N'ayant pas eu encore à choisir (mais avons-nous le choix ?) entre Parkinson et Alzheimer, je me suis dit qu'en l'absence de symptômes vraiment patents de la première de ces deux pathologies il valait mieux se montrer prévoyant vis-à-vis de la seconde et l'attaquer de front, le plus rapidement possible. Anticiper en somme. Application ludique du trop fameux principe de précaution.
Les enquêteurs de police, avant que de frapper à coups redoublés de dictionnaire (la présence d'un tel objet entre leurs mains tend à valider l'hypothèse selon laquelle ces gens-là disposeraient sur leur lieu de travail de moyens adaptés leur permettant d'enrichir un savoir que l'on imagine pourtant déjà très impressionnant) l'occiput du présumé coupable, entendent généralement vérifier si leur client est doté d'une mémoire quelque peu fiable. Ainsi exigent-ils de connaître, de manière un rien obsessionnelle, ce à quoi il était occupé le 14 avril 1952, entre 19 heures 45 et 20 heures 15, voire 20 heures 17 lorsque le suspect tombe sur un pinailleur névropathe. Ils lui demandent également s'il peut le prouver, s'il a des témoins susceptibles de corroborer ses affirmations et la véracité de son prétendu emploi du temps. On voit par là combien, jusque dans nos si petits commissariats de province, est solidement ancré, et ce depuis fort longtemps, le souci de ne pas laisser le citoyen le plus ordinaire s'abandonner aux charmes pernicieux de l'oubli de tout.
Paradoxalement, dans certains cas précis où elles y voient quelque intérêt, des associations de malfaiteurs patentés et auto-proclamées d'utilité publique (?), se découvrant brusquement une vocation de redresseurs de torts que légitime par exemple un scrutin popu(liste)laire, inventent opportunément le devoir de mémoire. Une initiative évidemment louable qui permet à n'importe quelle crapule ordinaire de condamner avec emphase les ignominies commises par la génération précédente. On se répand alors en repentance, on commémore et, soudainement blanchi comme par quelque lessive miracle, au nom de la raison d'État ou d'une croyance quelconque, on commet peut-être même au nom du devoir de mémoire l'indicible, l'immonde que les suivants (la troisième ou quatrième génération, quand même) auront à cœur de fustiger en demandant poliment pardon. On le voit, la mémoire, lorsqu'elle se réfère à des faits peu reluisants, incite l'homme à ne pas se souvenir. Oublier c'est se refaire une virginité, comme le dit si bien Michele Recalcati.

Plutôt que de m'en remettre à la bonne volonté de quelque représentant assermenté des forces dites de l'ordre (dont on nous assure qu'elles sont garantes de nos libertés au sein de toute démocrassie digne de ce nom) et m'abritant derrière le confortable paravent de la présomption d'innocence, j'ai, pour ce qui me concerne, choisi de remonter le temps en m'appuyant sur ces preuves tangibles, irréfutables que sont les photographies enfermées dans des albums, aux couvertures de simili cuir, conçus à cette fin. Je dis irréfutables car elles datent d'une époque bien antérieure à l'invention de la photographie numérique et aux prodiges que permet Photoshop, prodiges qui n'étaient alors à la portée que des seuls virtuoses du pinceau à retouche et de l'aérographe ayant prêté serment auprès du K.G.B. On parle, avec souvent un air entendu et un soupçon de mépris dans l'attitude, de photos de famille, ou de photos souvenir. Je ne doute certes pas que ces mêmes images, quand elles sont signées Henri Cartier-Bresson pour qui j'ai par ailleurs la plus grande admiration , offrent une meilleure qualité et, surtout, soient en effet davantage “la reconnaissance simultanée, dans une fraction de seconde, d'une part de la signification d'un fait, et de l'autre de l'organisation rigoureuse des formes perçues visuellement qui expriment ce fait”, comme le disait avec pertinence le cher homme. Le plus souvent, chez le commun, l'organisation des formes est le cadet de ses soucis, c'est ce qui fait la différence entre les peintres et photographes du dimanche, comme on dit, et les professionnels, comme on dit également entre confrères, il va de soi. Pourtant, ces clichés ainsi qu'on les nomme (avec toute la péjoration dont on cherche à humilier ce mot) d'à peine quelques centimètres de côté, souvent flous et tirés sur un papier aux bords dentellés que la chimie et/ou l'âge ont rendu cassant, ces clichés sont le plus sûr témoignage d'un temps qui n'est plus. Je crois déjà entendre les sifflements réprobateurs des austères vilipendeurs d'un passéisme forcément honni pour qui il n'est d'avenir que dans le futur, oubliant trop vite que, comme le disait si bien Pierre Dac, “L'avenir, c'est du passé en préparation”. Ce qui, tout de même, relativise un peu la splendeur des attraits dont on cherche à parer les horreurs auxquelles il faut s'attendre dès demain, et bien davantage encore après-demain.
En bref, je suis allé voir ailleurs si j'y étais. Et il semble bien que oui. Avec l'autrefois on ne risque pas d'être déçu puisque l'espérance en est judicieusement et catégoriquement exclue.
Durant des décennies j'ai refusé ou peut-être seulement négligé, foin des vantardises ! de m'intéresser à ces traces d'une mémoire qui n'était à l'époque pas la mienne et qui, petit à petit et même bon gré mal gré, l'est devenue, car ces photos ont été prises le plus souvent par l'un ou l'autre de mes parents les plus directs mais aussi, à d'autres moments, par des personnes qui me sont éventuellement aujourd'hui inconnues. Mon grand tort aura été de n'avoir pas eu l'envie, le besoin, de poser des questions en un temps où il se serait trouvé quelqu'un pour y répondre. C'est désormais trop tard. “Le passé existe dès qu'on est malheureux”, avait remarqué l'exquise Louise de Vilmorin. Il ne suffit pas d'ajouter des barrettes, la mémoire est irréparable.
Et quand, au dos de la photo, ne figurent aucune date, aucun lieu qui soient mentionnés d'un crayon appliqué, mon embarras est considérable. Certes certes, le lieu et la date ne font pas tout, mais j'aimerais aujourd'hui savoir avec un brin de certitude si ce jour-là nous étions à Créteil ou à Esbly. Sans parler de ces visages dont j'ignore jusqu'au nom de celui ou celle qui en était l'heureux ou malheureux propriétaire. Généralement, les amateurs de futur, convaincus que ça ira mieux plus tard voire dans une autre vie, tu parles ! n'affichent qu'indifférence dédaigneuse pour ce qui fut. Le 11 février 1938 (un exemple pris au hasard) ne présente à leurs yeux strictement aucun intérêt, ils s'en contrefichent et ne manifestent pas la plus minuscule curiosité à l'idée d'apprendre que ce jour-là sortait sur les écrans allemands Wie einst im Mai, un film probablement époustouflant de Richard Schneider-Edenkoben avec Hans Zesch-Ballot et Paul Klinger dans les rôles principaux. L'homme est futile.

J'ai très mal connu mes parents, mon père principalement qui n'était guère disert sur lui-même, un taiseux en somme. La pudeur probablement, ou la modestie. Ou les deux. Je débarque alors que la table est desservie, la nappe secouée et jetée dans le panier au linge sale. Je tente de reconstituer, je navigue le plus souvent en me laissant porter par le courant, sans carte, sans boussole, alors que je n'ai pas le pied marin. Vienne la nuit, sonne l'heure, les jours s'en vont... mais c'est à peine si je demeure (un soupçon de poésie ici ou là ne messied point).
On me pardonnera je pourrais soutenir que je l'espère mais en vérité qu'on me pardonne ou non ne me préoccupe nullement, je n'ai pas le culpabilisme judéo-chrétien chevillé au corps d'avoir retenu pour cette promenade dans le temps presque exclusivement des images sur lesquelles je figure. Du temps qu'ils étaient encore peintres, les artistes avaient déjà ce goût pour l'autoportrait (on a le modèle sous la main et il est de surcroît gratuit et complaisant). On nous aura accusés à tort bien sûr d'immodestie, de narcissisme et on le fera encore à l'avenir, sans même se soucier de la plausibilité de ce dernier mot. Et ce serait, dit-on, ajouté au côté bassement pratique de la chose, limiter son ambition au seul intérêt porté à ce que l'on croit connaître. Si je me réfère au propos liminaire de Thomas Bernhard, et bien entendu je m'y réfère, il semblerait que je ne sois pas aussi stupide qu'il m'arrive de le penser à certaines heures désastreuses de la nuit. Tout est donc pour le mieux ! D'aucuns soutiennent d'ailleurs que parler de soi c'est parler des autres et du monde, et qu'il est admirable celui qui parvient à élever son propos du particulier à l'universel. Les grands hommes (je veux parler de ceux que l'on dit tels et qui en sont les premiers persuadés) sont nombreux qui se targuent de penser et d'agir au nom de la multitude, pour la multitude, sans toutefois jamais perdre de vue ce qui contribuera à leur épanouissement (car ceux-là savent ce que s'épanouir veut dire). Moi, je me sens inapte à parler d'autrui et moins encore capable de penser à sa place, je préfère ne pas, et je n'ambitionne nullement de dépasser le niveau aussi médiocre soit-il de mon cas particulier. Pour l'universel, que d'autres aient l'outrecuidance de s'en charger !
Lorsqu'ils réussissent à conserver un brin d'humilité, les artistes bricolent en silence, dans leur coin, et il ne leur vient jamais à l'esprit de prétendre sauver l'humanité avec les petits objets qu'ils fabriquent, histoire de passer le temps. Et quand il leur prend fantaisie de sortir de leur cache lesdits petits objets afin d'en partager l'existence avec quelques curieux éventuels dans un lieu dont les propriétaires ou gestionnaires ont accepté de favoriser cet échange, se pose alors la question de savoir si un tel exhibitionnisme s'accorde vraiment avec l'humilité annoncée, surtout quand la prétendue modestie est sans pudeur contredite par un narcissisme obscène. Que les moins complaisants qualifieront de mégalomanie tandis que les situationnistes invoqueront la figure tutélaire de Guy Debord pour dénoncer une insoutenable contribution à la société du spectacle.
Ils se disent artistes et ne sont finalement que bouffons ! persiflent les amers. Et s'ils avaient raison, les amers ? D'autant qu'il conviendrait de relativiser l'importance que l'on accorde aux dits artistes, lesquels ne sont en vérité que des individus très ordinaires, quasiment normaux, dont l'ego est juste un peu plus parfois énormément encombrant. Quant à l'Art avec un grand A, rabaissons-lui son caquet, claquons-lui le baigneur (ou le beignet, puisque les deux sont admis et qu'ainsi l'on peut prétendre faire coup double) maintenant que sa pratique est désormais élevée au rang de Kultur et que nous avons cru devoir en confier la gestion administrative mais également, et c'est plus grave, qualitative à un ministre, voire à ses succédanés régionaux.

Par souci d'honnêteté (mais si, mais si !) plus que pour conforter les vils vilipendeurs dans leurs dénonciations véhémentes ou sournoises, précisons tout de suite que la série précédente, intitulée Souvent je m'interroge (2000-2005), était intégralement constituée de véritables autoportraits, photos récentes de moi réalisées par moi et transformées ensuite par moi (on croirait entendre Guitry !) pour devenir le support de quelques questions puissamment métaphysiques mais néanmoins (mais si, mais si !) pertinentes. Cette fois, j'ai voulu aller voir ce que je fus, il y a plus ou moins longtemps, retrouver ceux que j'ai côtoyés ou simplement croisés, ceux avec qui j'ai vécu une partie de ma vie, ceux aussi qui ont pris ces photos et ont ainsi conservé l'image arrêtée d'un instant forcément unique grâce à quoi je peux encore, pour un temps, ricaner devant le spectre hideux d'une dégénérescence annoncée qui fit par ailleurs beaucoup pour la gloire d'Alois Alzheimer (neuropathologiste allemand à moustache, 1864-1915). Dégénérescence qui nous aura contraints à haïr (mais il y a tant à haïr) peut-être un peu moins Ronald reagan.

Dès le début, j'ai voulu associer à ces clichés quelques informations qui permettent de les replacer dans leur contexte d'origine. Mais, au fur et à mesure que se construisait cette nouvelle suite le terme est emprunté à Bach mais, contrairement à l'illustre natif de Eisenach, Dieu ne me doit rien , s'est imposée la nécessité d'en dire davantage, de m'approprier le commentaire au risque (pour autant qu'il y ait là un risque quelconque) de le voir, peut-être, prendre le pas sur l'image.
Il va de soi que pour entreprendre ce genre d'exploration il est indispensable d'avoir atteint un certain âge, comme on dit poliment (de vils goujats tout boutonnés d'acné parleraient volontiers d'un âge certain, s'ils savaient parler), car il faut en effet laisser du temps au temps ne fuyons pas les lieux communs ! afin que la mémoire soit devenue ce grenier où l'on a entreposé tout un bric-à-brac d'instants, peut-être parfois anodins mais toujours forcément uniques et qui ne sont pas les prolégomènes d'un futur magnifique mais plus simplement la vie elle-même, telle qu'elle aura été vécue. Les psychanalystes qui se prétendent mieux informés que des “journalistes embarqués” racontent volontiers que l'individu qui tombe du troisième étage de la Tour Eiffel, avant de s'aplatir comme une bouse sur la terre froide (j'allais écrire noire mais je ne suis pas allé vérifier) du Champ de Mars, revoit en quelques secondes les principaux événements qui ont marqué sa vie. On ne récapitule rien quand on a dix-sept ans, on a alors uniquement à se préoccuper de n'être pas sérieux, mais dès lors que l'essentiel de l'histoire (la petite, l'individuelle) est écrit, on peut bien être tenté de vouloir en relire quelques pages, sans pour autant prendre les choses trop au pied de la lettre pour les hisser (?) au rang d'affaire d'État. Le sérieux est la morale des criminels de guerre. Fouiner, farfouiller dans les décombres de son existence est, me semble-t-il, moins indécent que d'aller tripoter les restes d'inconnus chez les brocanteurs de quelque marché au puces par un beau dimanche de printemps. Ou pis encore, s'il pleut ce jour-là.

Peindre n'a jamais été pour moi produire des objets décoratifs (c'est ce qui m'indispose face aux travaux d'un Matisse finissant). De ceux dont l'harmonie générale s'accordera à merveille avec la moquette et les doubles rideaux et qui, en raison de leur abstraction même, ne perturberont en rien la lénifiante (sans vergogne j'emprunte le mot à ce vieil Henri himself) sérénité du lieu qu'ils seront chargés d'agrémenter d'une délicate touche de couleur. De manière similaire, fabriquer de la nouveauté à tout prix n'a jamais été inscrit à l'ordre du jour de mon plan de carrière (dont je constate entre parenthèses qu'il fut délibérément bien mal géré). Aujourd'hui l'artsie est un chercheur, alors qu'il serait plus sage sinon sans danger de laisser cette besogne aux employés du CNRS. On prête à Picasso ce bon mot : “Je ne cherche pas, je trouve”, pourtant il n'est pas certain qu'il y ait quelque chose à trouver puisqu'il s'agit avant tout de peindre. Voilà pourquoi je ne me soucie guère de précurser avec avantage afin d'occuper une position (un poste, en quelque sorte) par rapport à un courant, une tendance ou un mouvement. Je ne prétends par ailleurs nullement nier ce qui m'a précédé en la matière le fumeux slogan Du passé faisons table rase n'aura fait frissonner d'allégresse que les gogos ou les margoulins de l'innovation obligatoire et ne revendique sur ce sujet rien d'autre que mon légitime et nécessaire individualisme. Philosophiquement, je me sens plus proche de la pensée d'un Max Stirner que du marxisme pur et dur, sauf bien sûr s'il est de tendance grouchesque. Ce qui explique très normalement et sans emphase aucune que ces tableaux soient les miens et ne sauraient être ceux de mon voisin. Il n'y a là aucune arrogance, juste l'envie de rappeler que la grande et belle et noble idée de l'égalité entre les hommes (non point celle portant sur les droits et les devoirs toujours proclamée mais aujourd'hui moins que jamais atteinte, surtout pour ce qui concerne les droits) est une fumisterie inventée par d'effrontés idéologues démagogiques et usée jusqu'à la corde par des politicards en quête de performance électorale. Et c'est tant mieux qu'il en soit ainsi car la supercherie consistant à vouloir persuader tout un chacun qu'il peut sans vergogne se mesurer (voire faire aussi bien que, ne mégotons pas !) à Francis Bacon ou à Paul Rebeyrolle n'a d'autre finalité que de procurer quelques subsides à une poignée de marchands d'illusions goguenards. Dans son essai consacré, en 1975, au revigorant roman d'Albert t'Serstevens Un Apostolat, Jean-Pierre Martinet remettait les pendules à l'heure : “La théorie de Fourier proclamant que chacun, un jour, aura du génie, ne trouve-t-elle pas son écho dans les élucubrations d'un Jean Dubuffet affirmant que tout homme est un grand créateur refoulé et que seule une société injuste l'empêche de s'épanouir : Il n'y a aucune différence entre une toile de Rembrandt et un graffiti (remarquons que Dubuffet nivelle par le bas, alors que Fourier rêve d'un nivellement par le haut, ce qui est tout de même mieux : signe des temps)”. Mais de quoi veut donc nous persuader Dubuffet lorsqu'il parle de s'épanouir ? Est-ce qu'ils s'épanouissent les boulangers, les cantonniers, les tourneurs-fraiseurs ? Qu'est-ce donc encore que cette ânerie selon quoi l'homme s'épanouillerait en fabriquant des pains de quatre livres, en usinant des mines anti-personnel (de quatre livres également ?), en grattant la gadoue des caniveaux... ou en étalant de la couleur sur un morceau de toile de lin ? Et si le monde est effectivement peuplé de “grands créateurs refoulés”, peut-être devrions-nous alors déplorer que nul psychanalyste fut-il comiquement lacanien n'ait su encourager à poursuivre ses travaux d'aquarelliste un certain Adolf Hitler. De là à parler de génie, il y a quand même lieu de conserver le sens de la nuance. Avec ou sans génie, et le plus souvent sans, chacun fait ce qu'il sait faire, et c'est pourquoi je fabrique des tableaux. Pour passer le temps, j'insiste !

J'avais, dès les premières toiles de cette nouvelle série, choisi d'attribuer à ladite le titre volontairement cinématographique de Flashes Back, lequel est d'ailleurs resté inscrit au dos des chassis. C'était sans compter avec l'imagination débordante des maquignons en charge d'une improbable idole des foules qui avaient, à mon insu, projeté d'intituler ainsi sa prochaine tournée des popotes. Certains esprits malveillants au nom, bien entendu, de l'amitié qu'ils disent me porter n'auraient certainement pas manqué de dénoncer publiquement en une telle occurrence d'obscènes rapprochements, d'ignobles acoquinements, de désobligeantes proximités. Il est des concomitances qui embarrassent ! Empruntant à Georges Perec, je décidai alors d'opter pour un Je me souviens tellement affirmatif qu'il me fallut le tempérer de quelque [enfin ! pas toujours...] au relativisme prudent. Je suis parfois un peu compliqué, aussi sous-titrai-je l'ensemble Roman, ainsi qu'il sied à toute bonne tranche de vie imprimée sur papier dès lors que son auteur s'imagine goncourtisable (ce pour quoi il lui faudra beaucoup goncourtiser afin de l'être à son tour, au moins durant quelques temps). Après décantation il m'apparut qu'un tel sous-titre méritait mieux et que l'élever au rang de titre ne serait que justice. Je parle ici de la justice que je rends moi-même car souvent hélas je pouffe de désespoir quand la mère d'un adolescent assassiné par un quarteron de curieusement nommés gardiens de la paix affirme avoir confiance dans celle de son pays. Roman ! jamais je n'avais atteint un tel degré de sobriété.
Claude Jaunière (Tallandier, 1971) et Claire Gallois (Grasset, 1978) ont l'une et l'autre affirmé que La Vie n'est pas un roman tandis qu'Alain Resnais soutenait le contraire en 1983 (à bien des égards je me sens plus proche de Resnais). Les historiens qui ne s'interdisent pas de supputer laissent entendre qu'avant d'être un titre de film La Vie est un roman pourrait être une phrase à peine célèbre dont ils attribuent la paternité à Napoléon. Perhaps ! aurait ajouté le nabot en crachant du côté de Waterloo. Antoine Blondin avait choisi, quant à lui, de placer en épigraphe à Monsieur Jadis ou l'école du soir (nous restons là en territoire de connivence) Ma vie est un roman, citation qu'il attribue à un certain Tout-Un-Chacun, ce qui me convient idéalement. Mais, oublions donc un instant la vie et n'en conservons que le roman. Qui autorise le mensonge et l'affabulation.
Surtout si celui-ci se veut autobiographique, car la vie donc le roman n'est belle que si on l'arrange un peu, vieille rombière trop maquillée dont un virtuose du scalpel se sera échiné à défriper les plis. Et sa beauté, forcément subjective (l'objectivité est un leurre, il n'y a que la subjectivité qui vaille), n'existe qu'au travers de ce qui n'est plus et ne sera plus jamais. Une vie, ce ne peut être que du passé. À quoi bon, objecteront les prospectivistes que révulse la seule vue d'un quotidien de la veille. À quoi bon ? Mais simplement pour l'humour qu'elle exige de ses sujets et pour l'émotion, cet état momentané, le plus souvent imprévisible que tout pragmatique qui se respecte abhorre. Simplement pour trouver une raison qui nous justifie d'avoir vécu. Parce que ce qui fut est la somme tangible d'une existence, à l'inverse de toutes les éventualités futures et imaginaires. Nonobstant... mais ne nous égarons point en ce terrain marécageux que l'on dit théologique... N'oublions pas que “l'éternité est inutile”, Pierre Autin-Grenier est formel sur ce point.

Mon travail disons les choses ainsi, pour faire simple se fait à l'écart des modes (je n'ignore pas que tous les “grands créateurs”, refoulés ou non, affirment la même chose, y compris les plus attachés à se prétendre d'avant-garde et donc les mieux au fait des dernières tendances n'en déplaise aux “créatifs” publicitaires, la technologie n'est pas de l'art !), et c'est une position qui me satisfait pleinement. J'ajoute que je ne suis pas le moins du monde surpris d'entendre dire qu'elle est suicidaire, incompatible avec le marché et contraire au plus minuscule soupçon d'ambition dont j'aurais dû faire preuve pour arriver.
Arriver. Le mot laisse entendre que le voyage est terminé, que la destination (finale ?) est atteinte. Sans doute y a-t-il quelque mérite à se fixer un but, voire plusieurs si l'on a la conviction opportuniste, dans l'existence et à faire ce qu'il convient de faire pour y parvenir, auquel cas j'admets n'être guère méritant. Et, en vérité, je m'en flatte puisque m'indispose la méritocratie. La compétition (qui prétend, quel culot ! associer rivalité et solidarité) n'est pas mon credo, être le meilleur, le premier, le plus grand sont des objectifs, voire une règle de vie, qui m'indiffèrent absolument, à moins plutôt qu'ils ne me hérissent. Les illusions sont faites pour être perdues Balzac était en son temps déjà de cet avis et ce, le plus tôt possible, comme le pucelage. Que de plus ou moins obscurs tâcherons aiment à stigmatiser, avec une condescendance qui n'a d'égale que leur propre insignifiance, des épigones ici et là, grand bien leur fasse. Qu'ils se renseignent néanmoins sur le sens premier du mot, lequel n'est nullement, comme ils le croient, une insulte puisque l'épigone n'est rien de plus, mais rien de moins non plus, qu'un descendant, un successeur. Ainsi, non seulement nous sommes tous des juifs allemands mais, de surcroît, nous sommes aussi des descendants, des successeurs. Et il n'y a là rien de honteux, puisque Picasso lui-même en était un. Et Buren tout autant, c'est assez dire si nul critère de talent (et moins encore de génie en l'occurrence) n'intervient ici.
Je doute de tout (et considère cette manie comme un mal particulièrement nécessaire, une vertu en quelque sorte, surtout à l'heure où prolifèrent nombre d'escrocs tout bouffis de certitudes “Les certitudes sont le fondement du bonheur” écrit en ricanant Franz Bartelt), et donc je doute devant chaque nouveau tableau en train de se faire mais, à cet instant même, ce qui se construit sur la toile correspond assez exactement à ce que j'avais envie d'y voir. Le constat est heureux et m'autorise à ne pas regretter de n'avoir pas plutôt choisi d'embrasser, comme on dit, la carrière militaire. (Ou administrative, ce qui est en vérité la même chose). Toute satisfaction fût-elle relative n'est que temporaire, le doute ne perd pas le nord [“Le torticolis du pendu est incurable” avait finement observé Ramon Gómez de la Serna.] et revient insidieusement ébranler les demi-certitudes de l'homme au sourire béat, réclamant de lui qu'il s'attelle à la suite puisqu'il est bien entendu capable de faire mieux. La flatterie est, j'en conviens, un moyen ignoble et bien bas, mais ça marche !

Peindre (ou en tout cas faire ce qui y ressemble le plus puisque j'abandonne aux “installateurs” le privilège de nous dire toute la détresse de l'homme moderne par le truchement de deux-cent-cinquante kilos de boulets d'anthracite déversés avec ou sans notice dans un angle de quelque centre d'art contemporain) c'est, selon moi, donner son opinion sur un fait, une sensation, une impression, une idée, un sentiment, une femme, un homme, une paire de bretelles ou un épluche-légumes, tout et n'importe quoi en somme, peindre c'est réagir, commenter, approuver, contredire et ce n'est sûrement pas foin des trop nobles tolérances au nom de quoi tous les goûts seraient dans la nature et qu'il conviendrait dès lors de s'en réjouir se satisfaire de reproduire, plus ou moins à l'identique, une pomme, un arbre, une visage ou un pied en prenant bien garde de ne surtout pas prendre parti afin, prétendument, de préserver l'utopique, dégoûtante et sacro-sainte objectivité qui est l'arme des lâches. Voir c'est déjà choisir, raconter c'est affermir ce choix, le confirmer, c'est opter pour un point de vue et l'écrire. Voilà pourquoi peindre c'est aussi écrire, il n'y a là nulle contradiction (et quand bien même y en aurait-il une) dont pourraient nous faire grief les acharnés adeptes de la classification, les maniaques psychorigides de l'étiquetage, les obsédés névrotiques du compartimentage. Au nom de quel dogme le barbouilleur devrait-il s'interdire d'être, quand cela lui chante, quelque peu graphomane ?
De sentencieux et très affutés critiques œuvrant dans la presse spécialisée, comme on dit pourraient bien objecter (s'ils n'avaient vraiment rien de plus important à se mettre sous la dent pour valoriser leur pensée) que c'est confondre en un immangeable ragoût peinture et littérature, qu'il ne faut pas mélanger torchons et serviettes, que la peinture, si elle se compromet avec le littéraire, perd son âme, son identité (nationale ?), son intégrité, sa vocation qui est de strictement réjouir l'œil au moyen de jolies formes et de belles couleurs (l'abstraction n'a, le plus souvent hélas, pas d'autre vocation) mais certainement pas de frayer avec les mots. Après tout, n'y a-t-il pas des écrivains dont le métier est d'écrire tandis que celui des peintres est de peindre, persifleront-ils. Peut-être l'oseront-ils ces sentencieux et très affutés critiques puisque, souvent, les mieux en cour d'entre eux appartiennent à cette brillante confrérie dont Audiard (père) affirmait qu'ils osent tout et que c'est même à cela qu'on les reconnaît.
Tous les intégrismes se valent et la pureté n'est pas de ce monde, surtout depuis que l'homme y rôde et s'acharne à le détruire. Brisons là ! L'emploi du terme technique mixte me convient tout à fait en la circonstance puisque cette formule, délicatement imprécise, valide sans l'expliquer l'utilisation sur un même support (des plus classiques celui-là) de la photographie via la photocopie et donc subséquemment du collage, puis de la peinture à l'huile et de l'acrylique, du fusain, du pastel, et de l'écriture, qui donc n'est ici rien d'autre qu'un moyen supplémentaire de dire. Pourquoi alors s'en priver, d'autant qu'il a largement fait ses preuves.

Je voudrais profiter de ce que je me suis donné la parole pour redire, et même rabâcher, la conviction qui est plus que jamais la mienne quant à la belle et noble et délivrante inutilité de l'art. Acceptons certes l'idée selon laquelle il pourrait, éventuellement, faire office de thérapie pour l'artiste. Admettons. mon aversion à l'égard de tout ce qui se veut plus ou moins psychoquelquechose consentira à se faire en silence une raison mais je n'en partagerai pas moins le point de vue de Tacite lorsqu'il écrivait : “On croit plus aisément ce qu'on ne comprend pas”. Quant au regard que les autres porteront sur “l'œuvre” notez s'il vous plaît que je ne m'interdis pas l'usage des gros mots , il se peut en effet que, parfois, il trouve là ce que, plus ou moins confusément, il attendait, sans même le savoir. De là à parler d'utilité, il y a une marge.
Lorsqu'un tableau sert opportunément à boucher un trou dans le grillage du poulailler afin d'empêcher que le renard n'y entre, son utilité (et celle de la peinture en l'occurrence) est patente. Que le tableau en question soit signé Van Gogh (puisque ce fut le cas) ne change rien à la qualité du service qu'il rend. Ceci pour insister une fois encore sur la nécessaire, l'indispensable indépendance (le mot liberté et ses dérivés auront dernièrement cautionné trop d'escroqueries) de l'artiste qui n'a, sous aucun prétexte, à prendre en compte les dernières tendances du marché international et pas davantage à s'inventer une improbable fonction, ne serait-ce que celle qui incite à spéculer (ô horreur !) sur l'avenir (ô dégoûtation !). Quant à vouloir y voir le très noble moyen grâce à quoi son bricolage pourrait servir (ô abjection !) à changer le monde, voire l'homme en mieux naturellement , c'est forcément une gentille vue de l'esprit qu'il convient d'abandonner aux béatitudes optimistes de ceux pour qui demain sera nécessairement un jour meilleur.
Le mot tableau étant, semble-t-il, un gros mot si j'ai bien compris ce que soutient un certain Olivier Cena dans une chronique consacrée à Ronan Barrot dans laquelle il déclare : “un peintre, un vrai, cherche à faire de la peinture le tableau, lui, restant au mieux une ambition de décorateur”, j'ai quelque peu tendance à penser que sans ce tableau honni il n'y a pas de peinture, que l'objet-tableau c'est tout bonnement ce qui fait exister la peinture, ladite peinture ne pouvant à elle seule être une finalité. Soutenir que le tableau n'est que de la culture tandis que la peinture serait de l'art n'est, à mon sens, que vaine péroraison, surtout si celle-ci doit faire appel à Godard pour se justifier.

Certains boivent pour oublier (et finissent par oublier... qu'ils boivent), moi je peins pour ne pas oublier, et même pour me souvenir de ce que j'ai peut-être déjà oublié. Fatalement, tout ne sera probablement pas d'une exactitude absolue mais ce n'est pas mon rôle que d'être irréfutable. Alexandre Vialatte soutient que c'est plutôt celui de l'éléphant.

JCD, avril 2010



NB. Cette série, commencée en 2005, est arrivée en 2008 à son terme, celui que j'ai moi-même fixé. Elle compte donc à ce jour cinquante-neuf toiles exactement et n'en comptera pas une de plus. Ce serait trop facile !


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