Je me souviens


Nous sommes plusieurs. Pessoa le dit et il a raison. Mais la société fait tout pour nous amputer de nos possibles. Sans cesse, il faut choisir. Il faut être ceci ou cela, plutôt que ceci et cela. Jean-Claude Dorléans, lui, plutôt rebelle, refuse de choisir. Certes, il est peintre, donc il peint, ce qui paraît tout naturel, mais il aime aussi les mots, l'écriture, la littérature, le cinéma, bref, tout ce qui touche à la graphie. Faut-il donc s'étonner qu'il ait été graphiste, et, sans doute en secret, bien d'autres choses encore. Là où l'âne de Buridan hésite, jusqu'à sa mort, sans parvenir à faire un choix, là où tel autre sacrifie une partie de ses désirs pour en satisfaire un seul, lui choisit tout. Ou, si l'on préfère, il choisit de ne pas choisir. Donc il écrit, et il peint, mais comme il veut remplir au mieux son temps, pour pouvoir mieux le perdre ensuite, il s'est dit : pourquoi ne pas peindre et écrire en même temps ? Pourquoi ne pas se raconter tout en se représentant ? Et c'est ce qu'il fait. Et puis l'écriture, dite science des ânes (c'est ce que l'on me disait lorsque je ramenais de l'école un prix en cette matière), est aussi dessin, même en occident, et donc, écrivant, d'une belle écriture, sur ses toiles, Jean-Claude Dorléans dessine sa vie, appelant à la rescousse, en les agrandissant, ces épaves de la nostalgie que sont les photos de famille rangées dans des albums comme des insectes morts. Ce faisant, il les ressuscite et, avec elles, des fragments du passé qu'il partage avec l'inconnu planté devant son tableau. En même temps, un tantinet masochiste, il nous fait assister à sa lente décrépitude à travers quelques-uns des avatars de sa vie.
D'aucuns diront, j'en suis sûr : « Ce garçon est un narcissiste, il se regarde trop le nombril ». Pure médisance, car l'artiste ne se montre pas seul, mais avec ceux qui l'ont accompagné ; et contrairement au vrai Narcisse, dont Tirésias avait dit qu'il vivrait vieux s'il ne se regardait pas, Jean-Claude Dorléans est devenu vieux en se regardant. Et non seulement en se regardant (encore une différence avec l'autre) mais en regardant, sans aménité, les évènements historiques, tantôt exaltants et plus souvent abjects, qu'il a traversés.
Les cinquante-neuf toiles ici réunies, ébauchent une vie. Elles prennent le risque d'exposer (aux différents sens du terme) cette vie avec ses opinions tranchantes qui ne ménagent pas les pouvoirs, ces innombrables pouvoirs constructeurs, dans tous les domaines, grâce à un habile système de réseaux, de hiérarchies fallacieuses. Elles ne se contentent pas d'être cinquante-neufs taches de couleur alignées sur les murs, mais nécessitent de la part du visiteur lambda, pour être correctement vues, qu'il se débarrasse des habitudes de paresse qui, trop souvent, le font distraitement traverser des expositions dont il prétend saisir le sens en quelques minutes, quand il ne se contente pas d'assister à leur vernissage, étrange cérémonie bavarde où l'on passe son temps à tourner le dos aux œuvres que l'on est censé honorer, à lorgner vers le buffet, s'il y en a un, et à se perdre dans des conversations oiseuses, comme la plupart des conversations.
S'il veut bien voir ces toiles, le visiteur devra aussi les lire, ne pouvant les réduire, pour parler comme Maurice Denis, à de simples couleurs en un certain ordre assemblées. Il faut, comme les pages bouleversées d'un livre, les remettre dans le bon ordre, et, en cette époque de vitesse imbécile où triomphe, où certains voudraient voir triompher plutôt, le travailler plus pour gagner plus, il faut qu'il prenne son temps, le sien, pour regarder les fantaisies chronologiques de l'artiste dont le travail pourrait s'appeler, très proustiennement (qu'on me pardonne cet adverbe pesant), À la recherche du temps perdu, ou, à la manière de Perec (encore un écrivain), Je me souviens.

René Pons, août 2010




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